P'tit Train de la Haute Somme
HeritageLe P'tit Train de la Haute Somme : Gardien Roulant de l'Histoire et de la Mémoire
Au cœur des paysages bucoliques et verdoyants de la vallée de la Somme, là où les méandres du fleuve dessinent des courbes paisibles, résonne encore un écho venu d'un autre temps. Le sifflement aigu d'une locomotive à vapeur et le cliquetis régulier des roues sur les rails étroits annoncent le passage du P'tit Train de la Haute Somme. Bien plus qu'une simple attraction touristique, cette ligne de chemin de fer à voie de 600 millimètres est un véritable survivant, un témoin d'acier et de bois qui raconte plus d'un siècle d'histoire militaire, industrielle et humaine.
Né dans la Boue et le Fracas de la Grande Guerre
Pour comprendre l'âme de ce petit train, il faut remonter à l'une des périodes les plus sombres du vingtième siècle. L'histoire du P'tit Train de la Haute Somme commence en 1916, au beau milieu de la Première Guerre mondiale, lors de la tristement célèbre bataille de la Somme. À cette époque, l'artillerie et les troupes ont un besoin désespéré et constant d'approvisionnement. Les routes traditionnelles sont défoncées par les obus, transformées en fondrières infranchissables. C'est alors que les armées française et britannique déploient massivement un réseau de chemins de fer à voie étroite, souvent appelé « système Decauville » ou « Péchot ».
Ces petits trains, capables de se faufiler au plus près des lignes de front, serpentent à travers les cratères pour acheminer munitions, vivres, matériel médical et, au retour, évacuer les blessés. Construite à l'origine par le 119e Régiment d'Infanterie Territoriale, la ligne qui relie aujourd'hui Froissy à Dompierre était une artère vitale de ce dispositif logistique titanesque. Sans ces convois discrets mais incessants, l'effort de guerre aurait été tout simplement impossible à soutenir face à l'ampleur du conflit.
De la Poudre aux Betteraves : La Reconversion Industrielle
L'Armistice de 1918 signe la fin des combats, mais laisse derrière lui une région totalement dévastée. Tandis que la grande majorité des voies militaires de 600 mm sont rapidement démantelées ou abandonnées pour récupérer le métal, la ligne de la Haute Somme trouve une nouvelle vocation. Le ministère des Régions Libérées l'utilise d'abord pour la reconstruction des villages et le déblaiement des ruines. Mais c'est l'industrie sucrière locale qui va définitivement la sauver de l'effacement.
La sucrerie de Dompierre rachète la ligne pour transporter la betterave sucrière depuis les champs fertiles du plateau du Santerre jusqu'aux usines, et pour acheminer les pulpes et la mélasse jusqu'au canal de la Somme à Cappy. Pendant un demi-siècle, des années 1920 jusqu'au début des années 1970, le train troque son uniforme militaire contre des habits d'ouvrier agricole. Les vieilles locomotives à vapeur allemandes, françaises ou américaines, récupérées à la fin du conflit mondial, continuent de fumer au milieu des champs de betteraves, rythmant paisiblement les saisons agricoles et la vie des habitants du cru.
1971 : Le Sauvetage In extremis par des Passionnés
Cependant, le progrès technique et la suprématie naissante du transport routier menacent de mettre un point final à cette épopée rurale. En 1971, la sucrerie de Dompierre décide de remplacer définitivement ses convois ferroviaires par des camions. La voie est condamnée à l'arrachage, les locomotives historiques sont promises au chalumeau du ferrailleur. Le destin du P'tit Train semble irrémédiablement scellé.
C'était sans compter sur l'intervention providentielle d'une poignée de visionnaires. Refusant de voir ce patrimoine exceptionnel disparaître dans l'oubli et la poussière, des passionnés se regroupent et fondent l'APPEVA (Association Picarde pour la Préservation et l'Entretien des Véhicules Anciens). Dans une véritable course contre la montre, ces bénévoles acharnés rachètent du matériel sur leurs propres deniers, obtiennent des concessions pour utiliser la voie centenaire, et se retroussent les manches pour restaurer les machines rouillées. Dès la fin de l'année 1971, les premiers trains touristiques circulent, sauvant in extremis ce joyau de la destruction.
Un Trésor Patrimonial d'Envergure Européenne
Aujourd'hui, ce que l'APPEVA a accompli au fil des décennies tient du miracle patrimonial. En plus de maintenir en activité et d'entretenir les sept kilomètres de la ligne historique originale avec ses paysages uniques, l'association a créé à Froissy le Musée des chemins de fer à voie étroite. Celui-ci abrite sans conteste la plus grande collection de matériel à voie de 600 mm de toute l'Europe.
Les visiteurs peuvent y admirer d'inestimables locomotives à vapeur datant de la Première Guerre mondiale, qu'elles soient de fabrication française (Franco-Belge, Decauville), allemande (Krauss, Henschel) ou américaine (Alco, Baldwin), côtoyant d'innombrables wagons militaires et véhicules industriels préservés. Ce musée n'est pas un mausolée silencieux, mais un véritable conservatoire vivant. L'odeur caractéristique de l'huile chaude et de la fumée de charbon, le bruit de l'eau qui bout sous pression et la mécanique complexe des bielles en mouvement offrent une expérience sensorielle intacte. Derrière chaque remise en marche, il y a des milliers d'heures de travail minutieux, d'ajustage mécanique et d'abnégation.
Si l'APPEVA n'avait pas existé, un pan entier de notre compréhension de la logistique de la Grande Guerre, et de l'histoire industrielle et rurale française, aurait été définitivement effacé. Ces incroyables machines de fer et d'acier ne seraient plus que des ombres muettes, figées à jamais sur de vieilles cartes postales en noir et blanc.
Préserver les Mémoires pour l'Avenir
Aujourd'hui, le P'tit Train de la Haute Somme continue d'émerveiller des milliers de visiteurs de toutes nationalités chaque année, créant un pont tangible entre les époques. Les anciens y retrouvent la nostalgie des chemins de fer de leur enfance, tandis que les nouvelles générations découvrent avec fascination la puissance brute de la traction à vapeur.
Cet article a été inspiré en partie par des souvenirs personnels liés au P'tit Train de la Haute Somme qui ont été récemment préservés grâce à des travaux de numérisation. Si vous, ou l'un de vos proches, possédez de vieilles photographies, des bobines de films d'époque ou des enregistrements liés à cette organisation exceptionnelle, des services professionnels tels qu'EachMoment peuvent vous aider à garantir qu'ils survivent pour les générations futures. En sauvegardant ces précieux témoignages, nous participons, à l'instar des merveilleux bénévoles de l'APPEVA, à garder vivante l'âme de notre patrimoine commun.